Retour sur l'aspect végétalien de l'expédition de ski Akami-Uapishkᵁ

oct. 302019

Mathieu était responsable de la bouffe de notre expédition Akami UapiskU. Dans cet article, il revient sur les raisons qui l’ont poussé à devenir végane et il révèle ses trucs pour une expédition 100% végétalienne.

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Je suis végane depuis maintenant un peu plus de 2 ans. En bon Français, j’avais auparavant quelques a priori sur les bouffeurs de graines et je me disais que jamais je ne pourrais me passer de viande et de fromages puants, mais il faut croire que j’avais tort. Je dois quand même avouer que je ne suis pas un grand cuisinier, et qu'au début, je me suis un peu laissé faire en mangeant ce que ma blonde, végé depuis un bout, me préparait. Puis, j’ai fini par faire mes propres recherches, et j’ai compris les réels enjeux derrière le véganisme.

Pourquoi végane?

Trois raisons principales poussent les gens à arrêter de consommer des produits animaux : l’environnement, l’éthique et la santé. Certain diront qu'ils le font par amour du tofu, mais c’est plus rare… En ce qui me concerne, c’est d'abord l’enjeu environnemental qui m'a poussé à devenir végane, car comme tout le monde chez Estski, j'aime skier. Ben oui, on ne fait pas assez souvent le lien, mais notre sport favori est menacé si la consommation de viande ne fléchit pas. En effet, à moins d'être un sledneck particulièrement zélé, et encore, les produits animaux constituent l'une des parts les plus importantes de notre impact carbone individuel (1). Et qui dit augmentation des gaz à effet de serre, dit changements climatiques, et donc météo qui fait le yoyo, avec des risques de se retrouver avec un snowpack de merde en plein février suite à 20mm de flotte...

En plus de l’impact carbone lié à la consommation de viande, il faut aussi prendre en compte la destruction des écosystèmes, notamment via la monopolisation du territoire pour les cultures destinées à nourrir le bétail (60% des terres cultivées au Québec (2)). On sait aussi, grâce à une étude de l'année dernière menée au Québec, qu'il reste moins dommageable en termes d'impact en GES d'adopter une diète végétalienne comprenant des aliments importés, comme c'est inévitable chez nous en hiver, qu'une alimentation omnivore locale (3).

On peut ajouter à la longue liste des impacts néfastes de l’élevage sur l’environnement son utilisation de l’eau potable, mais aussi la pollution occasionnée par les déjections animales (4). Le capitaine Paul Watson nous rappellera également que notre consommation de produits animaux a aussi des répercussions sous les océans (5). Pour reprendre ses mots, « If the Ocean dies, we die! » (6).

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Ce graphique illustre bien l'impact de le consommation d'aliments d'origine animale (7).

Ayant réalisé tout cela, je me suis dit qu'il fallait que je fasse ma part.

Ensuite vient l’enjeu éthique, qui repose sur le bien être animal. Conditions de vie et d’abattage, castration à vif des porcelets, broyage des poussins mâles des races pondeuses, veaux naissants arrachés à leur mère dans l'industrie laitière… Les exemples sont nombreux. Et en faisant du bénévolat dans le refuge pour animaux SAFE, j’ai appris à repenser mon rapport aux animaux, et comprendre que les chiens et les chats ne sont pas les seuls avec qui on peut entretenir une complicité. Les cochons, les vaches et les poulets sont des êtres sensibles qui vivent des souffrances inimaginables dans les élevages industriels, et qui, dans tous les cas, ne veulent pas mourir.

Enfin, plusieurs études démontrent qu’une diète végétalienne est saine et peut même avoir de nombreux effets bénéfiques sur la santé à long terme (8)(9). D'ailleurs, de plus en plus d'athlètes et sportifs de haut niveau choisissent de se tourner vers le végétalisme et voient leur performance et leurs temps de récupération s'améliorer. Une simple recherche sur internet fait ressortir des noms comme Venus Williams, Scott Jurek, Lewis Hamilton ou encore notre québécois Xavier Desharnais. En parlant du Québec, Radio Canada a récemment publié un article relatant l’essor du végétalisme chez les athlètes d’élite (10).

L’expédition

Ma condition pour participer à l'expédition était de pouvoir manger végétalien, et comme pour ce genre de trip, il est logistiquement logique de faire un menu commun, j’ai proposé qu’on fasse ça 100% végétal pour tout le monde. Comme on est pas mal tous ouvert d’esprit chez Estski et Les Loners, tout le monde a embarqué. Je leur en suis très reconnaissant! En contrepartie, je devenais le responsable de la bouffe pour six personnes pendant huit jours.

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On avait beaucoup de bouffe végétale, vraiment beaucoup...

J’aimerais d’ailleurs apporter une petite précision sur les termes. Notre expédition était 100% végétalienne, et non végane. En effet, le véganisme exclut tout produit d’origine animale, vêtements, objets et produits cosmétiques compris, ce que je tente d'appliquer dans ma vie quotidienne. Or, dans le cadre de l'expédition, il aurait fallu remplacer tout notre matériel en cuir animal et nos sacs de couchage et doudounes en duvet. Ayant un budget serré et étant limités dans le temps et en partie déjà équipés, nous ne nous sommes pas rendus jusque là pour cette fois-ci. Il existe des alternatives écologiques au cuir animal, au duvet et à la laine, mais leur utilisation reste marginale dans l'industrie du plein air et les produits sont encore rares et coûteux. Il faut continuer d’en parler autour de nous et de faire entendre qu'il y a une demande pour un matériel de plein air éthique et durable.

Les menus

Je préparais déjà des repas et collations végétaliennes pour mes sorties en plein air, mais ce projet-ci était d'une tout autre échelle. Une telle expédition implique quelques contraintes supplémentaires : on ne pouvait pas apporter d’aliments frais, on était limités en poids et en volume, l’apport calorique devait être important, et la bouffe devait être facile à manger sur le terrain et rapide à cuisiner. Je savais que Kuntal A. Joisher l’avait déjà fait pour gravir l’Everest, donc c’était possible. Par contre, je n’ai pas réussi à trouver d’exemple d’expédition hivernale où l’ensemble de l’équipe aurait suivi une diète végétalienne, ce serait donc probablement une première.

Afin de remplir nos besoins énergétiques, je me suis basé sur un apport journalier minimal de 3000 calories suite à quelques recherches sur le net, et un peu plus pour les exigeantes journées d’approche et de retour. J’arrivais à une moyenne de plus de 4000 calories par jour, en prévoyant l'équivalent de deux jours de surplus en cas de problème.

Une partie de notre bouffe a été gracieusement fournie par deux de nos commanditaires, Gusta et BioBon. Gusta est basé à Montréal et fournit de nombreuses épiceries et restaurants en fromages et saucisses véganes. Biobon est installé à Coaticook, en Estrie, et se spécialise dans les végépâtés faits avec des produits locaux et bio.

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Préparation des déjeuners. Le défi : varier les saveurs.

Voici un petit aperçu de nos menus :

  • Matin : granola et gruau de différentes saveurs (cassonade, épices, différents fruits séchés, beurre d'arachides en poudre, noix, cacao...)
  • Collations en journée: saucisses Gusta, barres Cliff, Larabar et barres maison.
  • Soir : repas lyophilisés et pains de seitan Gusta.

Tout ces ingrédients et plats sont très facile à trouver en épicerie, ou dans les boutiques de plein air pour les repas lyophilisés. Pour le gruau et les barres faites maison, j’ai même pu trouver tous mes ingrédients en vrac, ce qui minimise les déchets. Nos repas lyophilisés étaient des Happy Yak, préparés à St-Hyacinthe, mais d’autres marques proposent aussi des plats à base de plantes. Par exemple, la compagnie Good To-Go, basée dans le Maine, offre pas moins de six options végétaliennes.

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Premier déjeuner de l’expédition, par moins de -20°C.

Bilan

Le grand point négatif de ma première expérience comme chef de cuisine d'expé: j'ai prévu trop de bouffe! J'avais déjà calculé large en termes de calories, et j'ai probablement excédé ces prévisions. Quand un commanditaire te dit que tu as carte blanche et que tu peux prendre tout ce que tu veux, il faut savoir se modérer plutôt que de n'écouter que son estomac qui gargouille. Vaut mieux trop que pas assez, me direz-vous, mais plus il y a de bouffe, plus c’est lourd à traîner, et nos jambes en ont bien souffert. Les pains de seitan n'étaient pas idéaux dans notre contexte, ils ont gelé trop facilement et n'étaient pas faciles à cuisiner. Nous avons donc décidé à grand regret d'en laisser une bonne partie sur place, sans l’emballage bien sûr. Le bon côté de la chose, c’est qu’une fois les pains dégelés, il paraît qu'un carcajou s’est fait un snack monstrueux. Aux dernières nouvelles, il aurait même viré végé…

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J’avais sous-estimé le poids de la bouffe. J’en paie ici le prix.

Pour ce qui est du positif, personne n’est mort d'inanition, ce qui n'est pas négligeable, et tout le monde a pu manger à sa faim. Notre énergie était bien en phase avec notre « stoked level », et les coups de mou étaient plutôt dûs à la fatigue des approches qu’à notre alimentation. On peut même dire que dans un contexte d'expédition, nos repas ont été assez variés. Les saucisses Gusta ont été une belle découverte, car elles représentent un bon apport calorique et sont très bonnes crues. L'idéal aurait été de les avoir déshydratées au préalable, pour diminuer le poids. Si j'en crois certaines rumeurs, on devrait d’ailleurs voir apparaître ce type de produits sur le marché d'ici peu.

On voit donc que même quand on est un bobo hipster écolo bouffeur d’herbe, on peut quand même envisager partir en expédition au fin fond du Labrador. Il est même possible de trouver à manger au Jungle Jim de Happy-Valley-Goose-Bay, voire Chez Barbie dans le mur de Fermont.

De plus en plus de gens et d’entreprises sont sensibilisés, et avec un peu d'imagination et de débrouillardise il est aujourd'hui facile de manger végétalien, même en plein air et en région éloignée. Les cafétérias des stations de ski commencent enfin à proposer des options végé. Plus près de la maison, entre amis, c’est beaucoup plus simple qu’on ne le pense, et tout aussi bon. Si vous avez déjà fait le pas, n’hésitez pas à en parler autour de vous, vous n’êtes pas seul. Bien souvent, les gens vous remercieront de leur avoir fait découvrir un mode d’alimentation éthique, écologique, sain et délicieux.

Et pour les autres, « go vegan and keep skiing »!

N’hésitez pas à me contacter si vous avez des questions ou besoin de conseils ;)

Je tiens à remercier tout particulièrement Sylvain de Gusta et Pascale de Biobon pour nous avoir aider dans ce projet, mais aussi les gars de l’expédition, Tom, Oli, JP, Charles et Émile pour m’avoir fait confiance et tenté l’expérience.

Sources :

  1. The Guardian - Avoiding meat and dairy is ‘single biggest way’ to reduce your impact on Earth
  2. The Canadian Encyclopedia - Forage Crops
  3. La Tribune - Vaut mieux manger local ou végétal?
  4. Food and Agriculture Organization of United Nations - Water pollution from agriculture: a global review
  5. Stanford University - Science study predicts collapse of all seafood fisheries by 2050
  6. Youtube - TEDxSF - Captain Paul Watson - 4/27/10
  7. World Resources Institute - Shifting diets for a sustainable food future
  8. NutritionFacts.org - Vegan
  9. Oxford Academy - Health effects of vegan diets
  10. Radio Canada - Le véganisme au menu du quotidien de plus en plus d'athlètes

Photos : Émiles Dontigny, Charles Bernier

Voir l'article publié sur estski.ca